De tout et de rien

La vie continue.
La lumière émane des tableaux.

Dans la galerie, il régnait un tel silence qu’on aurait dit que non seulement les sons s’étaient endormis, mais que le temps lui-même s’était assoupi.
Seule la lumière ne dormait pas. Elle coulait doucement des toiles, se répandait dans l’air, effleurait le visage, les mains, la mémoire. Et plus je restais devant ces tableaux, ici à Genève, plus une évidence s’imposait à moi : cette lumière ne venait pas seulement d’eux. Elle venait aussi de la personne qui se tient à côté de moi.

Elle s’appelle Elena.

Il y a des êtres dont la vie ne suit pas une ligne droite. Elle avance en cercles d’existence, à travers les élans et les ruptures, à travers l’ombre et les révélations, s’élevant au-dessus de l’abîme là où d’autres auraient depuis longtemps reculé. Et c’est peut-être pour cela qu’il est impossible de détourner le regard de ses tableaux : on y sent vivre non pas l’invention, mais une profondeur traversée. Non pas la technique, mais le destin. Non pas la couleur, mais un feu intérieur passé par sa propre nuit.

Je regarde ses œuvres et j’éprouve quelque chose de presque inexpliqué : la même énergie émane des tableaux et de celle qui les a peints. C’est une correspondance rare, presque troublante, lorsque l’artiste ne se cache pas derrière la toile, mais s’y prolonge. Lorsque le geste n’est plus un procédé, mais un battement. Lorsque la lumière sur la toile n’est pas un effet artistique, mais la trace d’une âme qui a déjà connu l’obscurité.

Et l’un des tableaux, dans ce rayonnement silencieux, résonne avec une force particulière.

Une jeune fille sous un rayon de lumière.
Et l’obscurité derrière elle.

Comme si le destin lui-même avait un jour suggéré cette image avant que la vie n’ose l’accomplir. Cette obscurité peut être la guerre venue frapper un pays. Ou une autre guerre, celle qui se livre à l’intérieur d’un être humain lorsqu’il est contraint de se reconstruire à partir de la peur, de la douleur, des pertes et du silence. Alors, le rayon de lumière cesse d’être une simple image pour devenir un choix. Il n’est plus un détail du tableau, mais la seule verticale qui empêche de tomber.

C’est peut-être ainsi qu’il faut lire sa peinture : comme une ascension à travers les ténèbres. Comme une tentative de retenir la lumière quand le monde autour se défait en ombres. Comme la preuve qu’un être humain peut traverser son propre abîme et en rapporter non pas la nuit, mais la clarté.

Et debout ici, devant ses œuvres d’aujourd’hui à Genève, je comprends : devant moi ne se tient pas seulement une artiste. Devant moi se tient une personne qui a traversé un long chemin de chutes et d’accomplissements, d’effondrements intérieurs et de victoires silencieuses, pour se retrouver un jour précisément ici — dans cette ville, dans cette lumière, à ce point de son destin.

Et peut-être que le récit sur elle ne devrait pas commencer par une biographie.
Mais par ce sentiment.

Par cet instant où, s’élevant au-dessus de l’abîme du vécu, un être humain devient lui-même lumière.
Voilà Lena Svit

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